Ebba Karlsson avait déposé une plainte pour viol contre Gérald Marie en 2020. La justice française l’a classée sans suite en février 2023, en invoquant la prescription des faits, qui remontaient à 1990. Trois ans plus tard, ce dossier occupe de nouveau les services parisiens chargés de la lutte contre le trafic d’êtres humains, sans qu’aucun élément nouveau n’ait été produit sur les faits qu’elle décrit. Ce qui a changé, c’est l’apparition d’un nom dans un dossier totalement différent, celui de l’Américain Jeffrey Epstein.
Ce nom est celui de Daniel Siad, un recruteur de mannequins qu’Ebba Karlsson dit avoir reconnu début 2026 sur des documents déclassifiés par la justice américaine. Les mêmes archives le citent des centaines de fois comme l’un des rabatteurs européens du financier.
Sommaire
Ce qu’elle décrit avoir vécu en 1990
Ebba Karlsson a 20 ans quand un homme qu’elle identifiera des décennies plus tard comme Daniel Siad l’aborde dans une rue du centre de Stockholm, alors qu’elle se promène avec son petit ami. C’est ce qu’elle a raconté à la cellule investigation de Radio France. Il se présente sous le nom de David Goldberg et lui propose un contrat photo à Monaco. À son arrivée, la séance est déjà terminée. Il évoque alors un poste de secrétaire, puis affirme lui avoir trouvé un emploi à Cannes.
La villa qu’il avait annoncée reste fermée à leur arrivée. Elle est hébergée dans le local technique attenant à une piscine, sur des matelas posés au sol. Ce soir même, il l’emmène au bord de la piscine, la complimente, puis l’embrasse de force et la touche malgré ses refus. Elle raconte que l’agression se conclut dans ce même local. Elle a confié à l’AFP : « Il m’a violée. Personne ne savait où j’étais. » Sans téléphone, elle dit ne pas avoir pu s’enfuir ni prévenir qui que ce soit.
Le jour suivant, elle découvre parmi les documents en sa possession un passeport marocain ou algérien établi à un faux nom, différent de sa nationalité réelle. Quelques jours plus tard, alors qu’elle confie sa détresse à une connaissance suédoise croisée dans la rue, l’homme qui l’a agressée l’entend et la menace. Elle a rapporté ses mots à Radio France et à France Bleu : « Je peux te faire tuer, je connais le patron de la police à Paris. »
Une deuxième agression, chez Elite à Paris
Encore sous le choc et sans argent, elle accepte que cet homme la conduise dans les bureaux parisiens d’Elite. Elle y rencontre le directeur européen de l’agence, Gérald Marie, qui dirigeait alors l’une des structures de mannequinat les plus puissantes au monde, celle qui représentait Naomi Campbell, Claudia Schiffer ou Cindy Crawford.
L’entretien dure deux heures, selon son témoignage. Gérald Marie lui montre des portfolios de mannequins célèbres, la complimente, évoque un rôle au cinéma, puis l’agresse sexuellement par pénétration digitale. Elle a décrit ce moment à France24 en ces termes : « C’est comme si on m’avait coupé la tête. Je ne pouvais plus parler. »
Le lendemain, elle affirme avoir assisté à un casting organisé dans l’appartement de Gérald Marie, aux côtés d’une dizaine d’autres jeunes femmes invitées à se déshabiller pour ce qu’on leur présente comme un examen physique. Elle rentre en Suède peu après et ne reprend jamais le mannequinat.
Elle vit aujourd’hui en Caroline du Nord, où elle travaille comme coach en développement personnel. En 2019, elle publie un livre, True Starlight, dans lequel elle racontait déjà publiquement ces faits. Depuis la fin des années 1990, elle est mariée au golfeur professionnel suédois Robert Karlsson et appartient au collectif Victorious Angels We Rise, qui regroupe d’anciennes mannequins dénonçant des violences sexuelles dans l’industrie de la mode.
Une plainte de 2020, déjà classée une fois
L’accusation visant Gérald Marie n’est pas née avec l’affaire Epstein. En 2020, la journaliste britannique Lisa Brinkworth, qui affirme avoir été agressée par lui à Milan en 1998 lors d’une enquête sous couverture pour la BBC, dépose une plainte à Paris. Ebba Karlsson et deux autres anciennes mannequins joignent leurs propres signalements à cette procédure. En février 2023, le parquet de Paris classe l’ensemble du dossier sans suite, en invoquant la prescription. Aucun juge n’a examiné le fond de ces accusations.
Depuis février 2026
Fin janvier 2026, le ministère américain de la Justice déclassifie de nouveaux documents liés à l’affaire Epstein, ceux qui conduisent Ebba Karlsson à porter plainte contre Daniel Siad. Il n’avait jusque là jamais été inquiété par la justice.
Elle figure aussi, début février, parmi la quinzaine d’anciennes mannequins qui témoignent devant le Sénat français sur les pratiques de l’agence Elite dans les années 1980 et 1990, une démarche menée dans le prolongement de la plainte de 2020.
Le 10 février 2026, elle dépose plainte à Paris contre Daniel Siad, pour viol et pour trafic d’êtres humains. Une seconde plainte, centrée spécifiquement sur le volet trafic, suit peu après, selon une source proche du dossier citée par l’AFP. En mars, elle est entendue par les enquêteurs de l’office français chargé de la répression de la traite des êtres humains. Le même mois, avec Lisa Brinkworth, elle remet à la procureure de Paris une lettre signée par quinze femmes, demandant que les liens entre Gérald Marie et Jeffrey Epstein soient eux aussi examinés.
Les dénégations de Daniel Siad et Gérald Marie
Daniel Siad conteste les accusations. Il affirme, dans des propos rapportés par CNN, ne pas se souvenir d’Ebba Karlsson et n’avoir jamais abusé d’aucun mannequin. Son avocate, Ménya Arab-Tigrine, a indiqué à l’AFP qu’il souhaite être entendu au plus vite, rappelant que « le droit de se défendre est un principe à valeur constitutionnelle ».
L’avocate de Gérald Marie, Céline Bekerman, rejette également les accusations auprès de l’AFP. Elle rappelle que l’enquête pour viol visant son client a déjà été classée par la justice en 2023 et juge les liens établis avec l’affaire Epstein dénués de fondement.
Où en est l’enquête aujourd’hui
Aucune charge n’a été retenue contre Daniel Siad ou Gérald Marie à ce jour. L’enquête ouverte à la suite de la plainte d’Ebba Karlsson reste active à Paris. Le réexamen du dossier Marie dépend désormais de la solidité du lien que les enquêteurs pourront établir avec le réseau Epstein, seule voie encore ouverte depuis la fermeture de la piste liée à la prescription. Depuis la publication de l’enquête de CNN en juin, aucun développement public n’a été rapporté dans ce dossier.

